IN SITU d’Alain Laboile

Lorsque l’on découvre pour la première fois les images d’Alain Laboile, une foule de références surgit et pourtant elles ne ressemblent à aucune autre. C’est sans doute cet étrange paradoxe qui définit le mieux ce photographe : il y a quelque chose en lui d’une Sally Mann ou d’un Danny Lyon et pourtant ces photos n’appartiennent qu’à lui et résistent à tout enfermement dans une quelconque filiation. Autodidacte, il ne découvrira ces références que bien plus tard lorsqu’il poste ses photos sur les réseaux sociaux avec les milliers de personnes qui le suivent à travers la planète. Loin des institutions consacrées, c’est sur la toile que se forge cette œuvre à partir de 2004. Car œuvre il y a. Alain Laboile nous touche au cœur et à l’esprit car il joue sur bien des domaines de notre vision du monde, d’un monde idéalisé, d’un paradis perdu, celui de l’insouciance de l’enfance, fausse insouciance pourtant mais à laquelle ces images nous donnent encore l’illusion. Les « libres enfants » du bord du monde sont l’incarnation poétique du mystère de l’enfance que tant de photographes ont cherché à percer. Dans ces images improbables, on a enfin le sentiment d’approcher, de toucher du doigt le secret de l’enfance à jamais perdue. Pourtant ces enfants ne sont pas hors du monde, ils surfent sur des tablettes, apprennent la politesse…ils sont juste à côté, tout contre, au bord du monde ! On les admire autant qu’on les envie, on perd notre regard dans cet esprit des lieux rendu si puissamment par Alain Laboile dans ses images.

Dans son studio géant en plein air où il maîtrise l’espace, le temps et la lumière, il observe ses six enfants comme les insectes qu’il photographiait auparavant. Le soin qu’il porte aux arrière plans comme la superposition des actions dessinent une écriture photographique singulière. Souvent dépourvue de sujet central, il cherche à tout capturer dans une seule image. Sa photographie est celle de l’interaction, de la fragilité, du débordement. Ses travellings poétiques mettent entre parenthèses le temps qui passe, la valse des nuages, l’envol des feuilles. Il travaille le matériau humble du quotidien comme la matière organique, en l’enchantant.

 

Julie Guiyot-Corteville

Conservatrice en chef du musée français de la Photographie